Avocat
L’affaire Calas première d’une série qui a assis sa gloire posthume
"S'il n'y avait en Angleterre qu'une religion, le despotisme serait à craindre; s'il y en avait deux, elles se couperaient la gorge; mais il y en a trente et elles vivent en paix et heureuses."
"Plus il y a de sectes, moins chacune est dangereuse; la multiplicité les affaiblit, toutes sont réprimées par de justes lois qui défendent les assemblées tumultueuses, les injures, les séditions et qui sont toujours en vigueur par la force coactive"
Traité sur la tolérance à l'occasion de la mort de Jean Calas. 1763.
Voltaire avocat ou plus précisément, Voltaire le premier des écrivains engagés, le précurseur de Hugo et de Zola. Condorcet remarquait à son propos que: "si la vertu consiste à faire du bien et à aimer l'humanité avec passion, quel homme a eu plus de vertu"? Il est vrai qu'il fallait à ce philosophe, à ce dramaturge, à cet écrivain connu, au faîte de sa gloire, beaucoup "d'amour du bien" pour se lancer en 1762, à la mort de Jean Calas, dans une aventure où il avait tout à perdre en s'attaquant à l'autorité royale et à celle des parlements.
Après la bataille gagnée pour Calas (1762-1765), le Patriarche fut sollicité pour intervenir dans d'autres affaires telles Sirven (1762-1771), le chevalier de La Barre (1766), Montbailli (1770) , Lally-Tollendal (1766-1786). Cela lui valut à son retour à Paris en février 1778, d'être reçu par le peuple comme "l'homme aux Calas" et au cours de la 6ème représentation d'Irène, le public interrompit fréquemment les acteurs aux cris de: "Gloire au défenseur des Calas, au sauveur des Sirven et des Montbailli."
Parce que c'est la première affaire et qu'elle est exemplaire de la "méthode voltairienne", nous exposerons dans le détail, l'affaire Calas.
Marc-Antoine Calas, aîné de six enfants d'une famille protestante de Toulouse se suicida à l'âge de 28 ans. Son père Jean, marchand d'indiennes dans la ville depuis 1722 fut immédiatement soupçonné de l'avoir assassiné. Les plus folles raisons furent invoquées pour expliquer ce " meurtre": Marc-Antoine aurait manifesté l'intention de se convertir au catholicisme et selon la croyance populaire, les protestants éxécutaient ceux d'entre eux qui se convertissaient.
Son corps fut enterré en grandes pompes catholiques et sa famille arrêtée et envoyée à la Question. A la suite d'un procès, au cours duquel les règles de procédure furent bafouées, le parlement de Toulouse condamna, le 9 mars 1762 , Jean Calas à être roué. L'éxécution eut lieu le 10. Le 18, Pierre Calas, un autre fils, fut condamné au bannissement perpétuel et enfermé au couvent des Jacobins (Il s'en échappa quatre mois plus tard et vint rejoindre son cadet Donat à Châtelaine près de Genève); Rose Calas la mère, Lavaysse l'ami de la famille et la servante Jeanne Viguière furent acquittés; les demoiselles Calas furent enfermées dans des couvents par lettres de cachets.
Voltaire fut informé des faits dès la fin du mois de mars 1762 par un négociant marseillais Dominique Audibert et s'efforça d'obtenir une relation exacte, mettant tout d'abord dans le même sac les fanatismes protestant et catholique: "Je veux savoir de quel côté est l'horreur du fanatisme." "Il y a certainement d'un côté ou de l'autre un fanatisme horrible et il est utile d'approfondir la vérité". "Rendez-moi aussi exécrable que vous le pourrez le fanatisme qui a fait pendre un fils par son père ou qui a fait rouer un innocent par huit conseillers du roi."
Le 4 avril, sachant où porter ses coups, Voltaire lança la campagne de réhabilitation: "Mes chers frères, il est avéré que les juges toulousains ont roué le plus innocent des hommes. Presque tout le Languedoc en gémit avec horreur. Les nations étrangères qui nous haïssent et qui nous battent, sont saisies d'indignation, jamais depuis le jour de la Saint-Barthélemy rien n'a tant déshonoré la nature humaine. Criez et que l'on crie.
Voltaire rencontra le jeune Donat Calas réfugié à Châtelaine, ainsi que deux négociants genevois qui avaient travaillé avec Jean Calas; il se mit en rapport avec Mme Calas et forma à Genève: un groupe d'adoption composé du négociant Philippe Debrus, du pasteur Paul Moultou, de l'avocat Nicolas de Vegobre, du banquier Henry Cathala et du juriconsulte Tronchin. Ce comité se réunissait tantôt chez Voltaire, tantôt chez un des membres à Genève.
Pour son Centre de documentation, il employa 3 ou 4 personnes chargées d'accumuler preuves et renseignements. Lui se faisait l'avocat du diable pour solliciter de nouveaux arguments et mettre au jour des faits nouveaux, n'hésitant pas devant la plus basse flatterie pour obtenir certains concours. Cette quête de la vérité ne fut pas facile, car bien des correspondants,trompés par les attendus des juges toulousains, crurent les Calas coupables et les réponses furent on ne peut plus contradictoires: "Toutes les lettres que j'ai du Languedoc se contredisent: c'est un chaos qu'il est impossible de débrouiller."
A son habitude,Voltaire inonda de lettres le ministre de la justice Comte de Saint-Florentin, écrivant, faisant écrire ses amis les plus influents, des personnages importants. Furent ainsi sollicités: Monsieur de La Marche, le comte d'Argental, le maréchal de Richelieu, le duc de Villars, la duchesse d'Anville et même les commis du ministre; le duc de Choiseul était favorable à la cause, Madame de Pompadour promit d'intervenir dans une lettre du 6 mai 1762.
Le talent épistolaire de Voltaire est bien connu, et il est assez étonnant de le voir plier son style à la personnalité de son correspondant, lui laisser entendre que tout ou presque dépend de lui, insister sur le caractère humanitaire de ses préoccupations, glisser une demande d'intervention presque fortuitement en apparence et rester toujours parfaitement courtois.
Ces missives furent parfois reçues avec indifférence. Richelieu ne crut pas à la cause des Calas et il fallut toute l'insistance de Voltaire pour le faire agir; le duc de Villars, quant à lui, intervint mais à contre-coeur. Le Patriarche fit intervenir personnellement Madame Calas qui sortit de sa retraite pour se rendre à Paris dans les premiers jours de juin; il la recommanda aux d'Argental, à d'Alembert, la guida depuis Ferney, la mit entre les mains de Pierre Mariette avocat au conseil du roi, puis lui procura comme défenseur le célèbre avocat Elie de Beaumont.
Le recours aux "médias" consista dans la publication de mémoires et de documents. En dehors de ses lettres dont des copies circulaient, Voltaire publia: - Pièces originales concernant la mort des sieurs Calas et le jugement rendu à Toulouse. - Mémoire de Donat Calas pour son père, sa mère et son frère. - Histoire d'Elisabeth Canning et de Jean Calas. - Lettres de M.de Voltaire à M.d'Amilaville au sujet de l'affaire du malheureus Calas.
Enfin le Patriarche intéressa à l'affaire les visiteurs passant à Ferney, leur présentant les fils Calas et organisant les secours financiers. Il finança bien des démarches , mais ne pouvant suffire à tout, il sollicita et obtint des appuis financiers de banquiers amis, mais aussi de Catherine II, Frédéric II, du landgrave de Hesse-Cassel, de la duchesse de Saxe-Gotha, de Stanislas Lecszinsky, du margrave de Baden, de la princesse de Darmstadt. Le baron de Grimm eut l'idée, en 1765, de publier une estampe (La malheureuse famille Calas d'après Carmontelle) au profit de Madame Calas.
Désirant obtenir la réhabilitation de Calas, ses avocats présentèrent des mémoires que Voltaire corrigea et améliora. Madame Calas alla se présenter, avec ces écrits chez les grands personnages en place: le premier président de la chambre des comptes, l'intendant des Postes, le premier commis de Saint-Florentin, le premier commis du conseil, le physiocrate Quesnay, l'abbé Mignot neveu de Voltaire et conseiller clerc au Grand Conseil.
Voici la fin des procédures: le 1er mars 1763, la requête des Calas fut jugée admissible par le bureau des cassations. Le 7 mars, le Grand Conseil demanda la communication de la procédure de Toulouse qui ne fut faite qu'à la fin juillet 1763. Le 4 juin 1764, fut rendue la sentence de cassation et le procès fut renvoyé devant les maîtres des requêtes. Le nouveau procès put se dérouler dans de bonnes conditions et le capitoul David de Beaudrigue, artisan du premier jugement fut destitué en février 1765 et l'arrêt de réhabilitation rendu à l'unanimité le 9 mars 1765.
La joie de Voltaire fut immense: "...On est enivré à Genève comme à Paris du gain de notre procès... Ecr (asez) l'inf (âme) mon cher frère, écr. l'inf. et dites à frère Protagoras ecr. l'inf. le matin, écr. l'inf. le soir..." "...Vous étiez donc à Paris , mon cher ami, quand le dernier acte de la tragédie des Calas a fini si heureusement; la pièce est dans les règles, c'est à mon gré le plus beau cinquième acte qui soit au théâtre..."
L'affaire contribua bien sûr à l'amélioration de la condition des protestants et jeta le discrédit sur les parlements.
Ouvrage de référence:
L'Affaire Calas, préface de Jacques Van den Heuvel
Paris, Folio classique n°672, 1995.